ECONOMIE POLITIQUE INTERNATIONALE/INTERNATIONAL POLITICAL ECONOMY

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Notes sur la "Lettre à tous ceux qui aiment l'école"

Les dangers de l'imminente réforme fiscale américaine (2 janvier 2003)

Crise fiscale de l'Etat ou crise d'accumulation du capital (07/09/2003)

Europe élargie, zone euro et Europe sociale (11/09/2003)

L'Europe et sa constitution (04/06/2003)

Keynésianisme, marxisme et Pacte de stabilité. (27/11/2003)

Europe des Nations, Europe sociale et Constitution (14 janvier 2004)

Neoliberal constitutional coup in Europe (July 13, 2004)

Référendum européen et Turquie (12 Décembre, 2004)

Analyse préliminaire des élections présidentielles américaines: quel 'centre' pour quelles 'valeurs'? (4 novembre 2004)

Sens et friture:

Critique préliminaire de la puérile cabale mathématique de Benoît Mandelbrot et Cie appliquée à la finance.

Crise des subprimes, suite (9-10-2007) et Epilogue (30-10-2007)

Rapides commentaires( à venir)

Credit without collateral: The unlikely philo-Semite Nietzschean sequel to Bretton Woods. (March 20, 2008)

The Treasury and the Fed (Epilogue to my "Credit without collateral," followed by the "Chronology of financial crisis")

Agribusiness and speculation (April 1st 2008)

Epilogue: Bush's (preventive) food crisis relief (May 01, 2008)

Jacqueries de la faim et socialisme (13avril 2008) 

 


 

LES CONSEQUENCES SOCIO-ECONOMIQUES DE MM. VOLCKER, REAGAN ET Cie.

(Essai en cinq parties)

Paul De Marco, mars 1985

Copyright © mars 1985 (L'utilisation critique du contenu de ce document est encouragée et sa citation sera appréciée)

 

Note :

Ce rapide tour d'horizon, écrit en mars 1985, débuta comme une simple lettre destinée au courrier des lecteurs d'un quotidien montréalais. En quelques heures, sa longueur relative s'imposa d'elle-même. Je ressentais le besoin de corriger nombres d'inepties colportées en permanence par tant de médias divers en ces temps de reaganisme « triomphant ». Inutile de dire que le quotidien en question ne sut pas quoi en faire. Les professeurs de l'UQAM non plus, eux qui étaient si nombreux, à l'époque, à singer les belles analyses dérivées du programme « Candide »  Vous jugerez sans doute que ce rapide tour d'horizon était honnête et qu'il conserve encore tout son intérêt.

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LES CONSEQUENCES SOCIO-ECONOMIQUES DE MM. VOLCKER, REAGAN ET Cie. (I)

STRATEGIE : DANSE ET TAUX

Toute chose est reliée à toute autre chose, disait Karl Mannheim. Cet enchevêtrement n'est plus affaire d'une pensée qui manquerait de discernement mais d'épistémologie : l'entrelacement de la réalité elle-même interpelle celui de la pensée qui voudrait s'en saisir. Vision du monde, indissociable des actions tentées sur lui. Nulle part cela ne se vérifie mieux que dans l'économie mondiale actuelle. Cela posé, il reste à mettre à jour les mécanismes principaux de cet enchevêtrement, ce qui nous mène tout droit à valser avec M. Volcker.

Comme toute bonne valse, celle de M. Volcker a trois temps. Sa clé : flottante ... en taux d'intérêt. Premier temps: récession induite ... pour faire rendre l'âme à l'inflation. Deuxième temps: aguicher les capitaux vagabonds par des taux d'intérêt plus hauts qu'il ne serait décent. Troisième temps: crescendo ... invoquer dans le vertige, la croissance, entraîner ses partenaires dans le tourbillon en les tenant bien serrés contre soi. Il y a bien quelques variantes mais M. Volcker préfère jouer sur le mode fracassant et c'est ainsi que dans son enthousiasme gaillard il écrase bien des pieds. Solennel à son pupitre, M. de Larosière oblige et exerce sa "surveillance" en agitant sa petite baguette.

Le bal bat son plein; dans son euphorie qu'il voudrait contrôlée, le "Chairman" de la Réserve Fédérale écrase de plus en plus pieds et plates-bandes, de sorte que le Directeur Général du FMI est bien obligé d'agiter un peu sa petite baguette dans sa direction: "Voyons, mon cher Volcker, un peu de retenue! comme vous y allez! à trinquer ainsi sur le dos des autres, voyez comme la dette s'accroît". "My dear Monsieur de Larosière, pourquoi jouer les trouble-fête? Et puis pour la dette je n'y suis pour rien; voyez cela avec Ronald. Mais pour l'instant, de grâce, retournez à vos pipeaux". Un peu triste, le Directeur Général s'exécute: "Ah! si j'étais logé à New-York au lieu de Washington" soupire-t-il. Mais la fête continue. Volcker s'abandonne à ses valses et mijote une synthèse entre le jeu de yo-yo et la théorie de son ami Friedman: avec un peu de virtuosité, ce sera sublime. Ron berce sa dette avec tendresse: "Petit déficit deviendra grand" et songe à un magnifique feu d'artifice dans le ciel 9toilé.

Keynésianisme de cénotaphe! Maynard! ne songeais-tu pas à un ballet plus sophistiqué ... à la "Belle au bois dormant"? Hélas, pour palier au manque d'imagination, il nous faut avoir le sens du ridicule ces temps-ci.

Mais ne nous y trompons pas, c'est une valse de grande envergure que M.. Volcker essaye d'exécuter. Malgré les ratés, malgré les comportements souvent erratiques de la plupart des indices et de la monnaie qu'économistes et autres économétriciens traditionnels ne comprennent au fond guère plus que n'importe quel néophyte en la matière, il existe pourtant bien une partition concoctée à Washington et dont les répétitions ont eu lieu aux sièges de la Réserve Fédérale et du FMI et à Williamsburg.

C'est connu, lorsque les structures "logiques" qui régissent les systèmes viennent à n'apparaître plus que comme des solipsismes, l'idéologie et les relations de pouvoir prennent ouvertement le relais: le développement est autre mais non moins solide; à preuve la nouvelle partition de M. Volcker.

Accédant, en octobre 1979, à la tête de la Réserve Fédérale, M.. Volcker entonne son chant de guerre contre le déficit de la balance des paiements et ses conséquences; les derniers vestiges d'une parité fixe des taux d'échange des monnaies sont défenestrés.Avec l'arrivée au pouvoir de Reagan, plus galant qu'un Saint-Georges, M.. Volcker fonce sur le dragon inflationnaire qu'il voudrait proprement trucider, quitte à induire la récession. Celle-ci devient aussitôt mondiale. En août 1982, la quasi-banqueroute du Mexique va forcer à plus de réflexion. L'éléphant continuera à danser dans le château de porcelaine de Bretton Woods mais, cette fois, la trame musicale sera écrite à l'avance.

De 1980 à 1982 le prix des marchandises échangées internationalement baisse de 20%, réduisant d'autant les gains en devises étrangères des pays du Tiers-Monde. L'affaire mexicaine n'était que la portion émergée de l'iceberg. Les ondes, néanmoins, furent de choc; le Tiers-Monde se fracturera définitivement en Tiers et Quart Mondes: ceux-ci, pays africains pour la plupart, avec des dettes de quelques 6% du PDB et dans un rapport de 1-1 à leurs gains aux exportations, - rapport qu'ils partagent avec les pays du bloc socialiste -, seront plus ou moins abandonnés à leur sort et à l'aide internationale traditionnelle qui va diminuant; ceux-là, surtout des pays latino-américains, ont un rapport plus défavorable, 3.5-1, et donc mettent désormais en cause la solvabilité des banques commerciales prêteuses, souvent américaines, risquant d'entraîner le FMI dans l'abîme.(1)

Aussi, de Larosière, qui dû participer au sauvetage in extremis du Mexique, sonne-t-il l'alarme le 29 novembre 1982: le système monétaire ne peut se substituer à des politiques économiques "saines" qui restent, dit-il, du ressort des Etats; la solution ne peut venir que de la lutte à l'inflation et de la revitalisation des économies des pays de l'OCDE qui entraîneraient les autres: "C'est là la seule voie vers une relance de la croissance économique et du commerce international. Cette stratégie implique un ensemble de politiques économiques globales et coordonnées, comprenant des restrictions monétaires, une discipline fiscale et des initiatives pour s'attaquer aux rigidités des marchés du travail et des marchandises. Cependant, ces politiques impliquent une période de transition durant laquelle la demande sera restreinte, ce qui ne manquera pas d'affecter les pays en voie de développement (sic!). C'est pourquoi, il est d'autant plus important que les pays industrialisés assistent ces pays dans leurs efforts d'ajustement, notamment par leurs politiques commerciales et d'aide ... ". (2)

La médecine proposée est bien chevaline mais M. de Larosière promet que le FMI "exercera sa surveillance", sous-entendu par l'intermédiaire de la batterie de conditions aux emprunts, grâce à quoi le Fonds s'arroge un droit de regard sur toutes les variables macro-économiques d'un pays donné. (3) Entre temps, le FMI cherchera à augmenter ses quotas, ce qui sera effectivement fait, quoique en deçà des espérances, en 1984.

A Williamsburg, on fit écho aux propos du Directeur Général:Washington annonça une "stratégie globale" se déployant sur quatres axes principaux: (a) mise en place de politiques efficaces d'ajustement et de développement par les pays débiteurs; (b) financement officiel et privé adéquat; (c) libéralisation des marchés; (d) relance économique mondiale. (4)

Stratégie globale? Certainement! Mais il faut faire la part des vœux pieux et de la réalité, ainsi que des buts véritablement recherchés. Les conséquences socio-économiques de M. Volcker et Cie sont beaucoup plus criardes.

La mise en place de politiques d'ajustement par les pays débiteurs, sous tutelle du FMI, donne naissance à un euphémisme navrant, "la croissance négative", dont la triste réalité consiste en un PNB freiné, nul ou décroissant alors que la production pour l'exportation monte en flèche, le tout assorti de dévaluations massives: les populations sont ainsi offertes exsangues en sacrifices expiatoires aux divinités du FMI et de la Réserve Fédérale par des gouvernements de plus en plus répressifs.

Le financement, officiel et privé, n'est dans ces conditions qu'une mesure de sauvetage des banques commerciales sous l'égide du FMI. La libéralisation des échanges, ce totem d'un multilatéralisme hargneux, se traduit en réalité par une hausse des mesures de protection des biens manufacturés consommés par les USA et la CEE qui passent de 20% en 1980 à 30% en 1983, avec un Japon encore plus imperméable. Comment s'étonner alors que les accords du GATT déplaisent tant aux pays en voie de sous-développement et que le dialogue Nord-Sud qui piétinait depuis Cancun (Mexique, 81) reçu finalement le coup de grâce Avenue Kleber?

Enfin, la relance économique mondiale signifie surtout restructuration au profit des USA, sous prétexte qu'eux seuls, et dans une très moindre mesure les autres pays de l'OCDE, peuvent entraîner le reste du monde vers une prospérité retrouvée; à la vérité, les Volcker/Reagan acceptent mal le déclin - tout relatif d'ailleurs - de leur pays au plan mondial.

Mais cette belle stratégie Volckerienne a son talon d'Achille: car, si Reagan l'a rendue possible en appuyant la politique récessionniste préalable, il risque, par son insistance sur les dépenses militaires, de faire trébucher les danseurs, à force de les surmener. Aussi, ne vit-on pas récemment MM. Volcker et de Larosière souffrir, chacun à sa façon, du pied d'athlète et récriminer en conséquence. L'hégémonie après tout doit aussi avoir son prix ... sinon ses devoirs.

Mais avant d'analyser plus en détail les enjeux et les conséquences de la stratégie Volckerienne, il convient d'élucider le contexte historique qui l'enfante.

REFERENCES

1) Wicker,Tom, "A larger crisis", New-York Times, Nov. 4, 1983, in

2) "De Larosière stresses no monetary system can substitute for sound economic policies", IMF Survey, Nov. 29, 1982, in World politics 84/85.

3) "Conditionality", IMF Survey, Nov. 82, in World politics 84/85.

4) "The Challenge of economic growth" an address by K.W. Dam, Deputy secretary of state, UNCTAD IV, Belgrade, Yugoslavia,

5) Claude Julien, in Le Monde Diplomatique, mars 1985.

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LES CONSEQUENCES SOCIO-ECONOMIQUES DE MM. VOLCKER, REAGAN ET Cie. (II)

LE CONTEXTE HISTORIQUE: TOUTES LES VOIES MENENT A L'ABSURDE.

 

Le contexte historique de la stratégie Volckerienne est celui de l'établissement puis de la mise en question de l'hégémonie américaine sur le monde dit libre de l'après-guerre.

L'hégémonie peut être définie simplement comme un système de "domination" largement consentie par les parties dominées - du moins par leurs élites, ce qui rend la proposition moins paradoxale. Si l'on évacue ainsi idéologiquement toute notion d'exploitation, cela ne saurait réussir qu'en insistant non seulement sur le bon droit de la domination, mais aussi sur ses devoirs. C'est là ce que J.M. Keynes rappelait justement à l'Américain Vinson durant la Conférence de Savannah (1946), lors de l'inauguration du FMI et de la Banque Mondiale: si l'on pouvait espérer que les fées marraines soient de la partie, l'irruption menaçante de Carabosse - elle aussi partie du script - restait cependant à craindre; d'autant plus que M.. Vinson en insistant pour loger les institutions jumelles à Washington plutôt qu'à New-York, laissait entrevoir, au grand dam de Keynes, que les considérations politiques américaines y pèseraient de tout leur poids.

Depuis la Conférence de Bretton Woods (1944), les USA ont 0exercé leur "domination" sur la politique monétaire internationale, droits et devoirs compris, du moins en apparence. En effet, le système n'était pas sans défauts potentiels, qui ne se révéleront pourtant qu'à échéance: en fixant l'once d'or fin à une parité fixe de $35, on établissait le billet vert comme "leading currency" et donc capable d'être accepté comme monnaie de réserve par les diverses banques centrales. Conjointement, on demandait aux pays membres de rétablir la convertibilité de leur monnaie respective à un taux fixe, après une période de transition. Le tout devant être couronné par une série de négociations en vue de libéraliser les échanges commerciaux. La transition ne se fit pas sans douleur, comme en témoigna, par exemple, l'expérience britannique.

Les avantages immédiats, cependant, furent vite évidents: Washington, qu'une générosité bien comprise avait fait contribuer à relancer une Europe dévastée par la guerre, pouvait maintenant soutenir l'expansion de ses multinationales sur tout le globe, tout en négligeant avec une insouciante allégresse le déficit chronique de la balance des paiements et se lancer, avec encore plus d'aveuglement, dans la guerre du Viêt-Nam; pour financer tout cela il suffisait de faire tourner la planche à billets.

Le mécanisme n'échappa pas à de Gaulle, qui malgré les mises en gardes de Washington, préféra reconvertir en or, tous les mois, les dollars accumulés par la Banque de France, plutôt que de contribuer, par cette manière détournée, à financer des efforts américains peu justifiables. Les aléas subséquents de cette politique gaullienne importent peu ici; ce qui importe, c'est la mise à nu d'un mécanisme pernicieux. Carabosse, décidément, était à l'œuvre.

Aux spectateurs, qui dans leur optimisme patient, attendaient encore le baiser, rédempteur de la conscience, Nixon (août 71) prouva que la mode à Washington n'était plus aux fables ni aux fins heureuses. Volcker et Reagan porteront à son apogée ce nouvel art d'avant-garde aux relents néo-libéraux.

Nixon, il est vrai, devait maintenant faire face au déficit de la balance commerciale, ajouté à celui de la balance des paiements; politiquement, il devait accommoder des pressions contradictoires: d'un côté, celles d'une bourgeoisie nationale peu concurrentielle; de l'autre, celles d'une bourgeoisie multinationale, dont les avoirs en dehors des USA, considérés globalement, constitueraient la 3ème économie au plan mondial, après les USA eux-mêmes et l'URSS! D'où, l'amalgame de protectionnisme et de trilatéralisme des mesures nixoniennes. D'où, aussi, la garantie qu'on ne résoudrait fondamentalement rien. On garantissait simplement des profits adéquats à court terme, aux deux fractions principales de la bourgeoisie américaine: la stratégie n'était guère plus clairvoyante que cela.

 

Ainsi, les apparences du système mis en place à Bretton Woods étaient écartées. Nixon, qui, comme chaque Canadien s'en souvient, se chargea de faire des déclarations d'indépendance pour le compte d'autres nations et d'abolir les traitements "préférentiels", opta pour des droits affranchis de devoirs. Dans les prochains actes, on fera jouer à fond désormais le mécanisme de transfert au profit des USA. Ceux-ci furent et continuent d'être considérables (v. par ex. Le Devoir, 21 fév. 1985).

En effet, si le mécanisme avait pu servir à financer une guerre coûteuse, pourquoi ne servirait-il pas, grâce à la dextérité avant-gardiste d'un Volcker, à financer la restructuration d'une industrie américaine mal menée par la concurrence étrangère? Quitte, une fois ce but atteint à se ressouvenir des obligations internationales attachées aux privilèges de "leading currency"; il n'est de morale qu'utilitaire!

En un certain sens, Volcker ne fait que tirer les conclusions d'une situation qui n'arrêta pas d'évoluer de manière paradoxale, pour finalement s'engager dans les voies de l'absurde à partir de 1971. Car si Volcker et Reagan peuvent s'illusionner de servir les intérêts de leur classe et dans une certaine mesure de leur nation, avec le proviso condescendant que de la santé économique des USA dépend celle du reste du monde, il reste qu'il ne s'agit là que d'une illusion: les buts qu'ils se sont fixés - dans cette interprétation vaguement généreuse - ne peuvent pas être et ne seront pas atteints.

Car le système a développé une logique spéculative propre qu'aucune manipulation monétariste, quelque savante qu'elle puisse se prétendre, ne peut détourner vers des investissements productifs capables de relancer une croissance qui soit plus qu'une "croissance dans la récession". Tout au plus contribue-t-on:

(a) à augmenter la dette américaine en raison directe des emprunts gouvernementaux à forts taux d'intérêt, qu'il faudra bien pourtant rembourser, et des dépenses militaires aussi démesurées qu'injustifiables;

(b) à replâtrer, provisoirement, un système monétaire international au bord de la débâcle qui, pour n'être pas une canne aux oeufs d'or, continue cependant à être une bonne vache à lait. Par ses manœuvres monétaristes, il semblerait bien que M.. Volcker trébuchât sur la boîte à Pandore et que pour n'être pas l'Epiméthée du nouveau monde économique conçu à Chicago, il se soit condamné à un véritable labeur de Sisyphe.

Si le système de Bretton Woods avait pu croire faire succéder à l'automatisme brutal de l'Etalon Or une gestion consciente, au niveau monétaire, de l'interdépendance des Etats, il a bien fallu se rendre à l'évidence: le rôle et la place des banques centrales se sont transformés sous les coups de butoir conjoints du développement de liquidités qu'elles ne contrôlent plus, du marché des Euro-pétro-dollars et de la monnaie informatisée.

Les multinationales contrôlent à elles seules des liquidités dont le volume et la rapidité de déplacement peuvent faire frémir la Réserve Fédérale elle-même, lorsqu'elles sont utilisées pour spéculer contre le dollar, comme ce fut le cas, sur grande échelle pour la première fois en 77-78 - à fortiori donc les autres banques centrales.

On se souviendra qu'à cette époque l'or avait atteint le niveau record de près de $840: la Réserve Fédérale garde cet atout, étant donné ses énormes avoirs en métal noble. Mais ceci est loin de constituer une carte maîtresse, puisque l'Afrique du Sud et l'URSS restent les principaux producteurs d'or mondiaux. Nouvelle guerre froide oblige! De plus, une stabilisation basée sur la seule hausse, prononcée et durable, du cours mondial de l'or, réintroduirait à coup sûr, dans le commerce international, des rigidités que le multilatéralisme avait voulu effacer, sans que l'état du déficit de la balance commerciale en soit vraiment amélioré, ni que le lent déclin relatif de la position mondiale des USA en soit freinée.

Le mieux aurait été de prendre acte de ce déclin tout relatif et de laisser s'accroître réellement la part et la responsabilité des autres nations dans les organisations du système de Bretton Woods. Peut-être que Carter et ses trilatéralistes, plus enclins à coopter les autres protagonistes, auraient-ils essayé de le faire? L'arrivée au pouvoir de Reagan mis fin à cette illusion du super-impérialisme harmonieux.

Derrière le Président suivait le "Committee on the Present Danger" (CPD) qui substitua à la politique des trilatéralistes celles du vieil internationalisme "d'endiguement" apprêté à la sauce de l'ancienne Résolution du Conseil de Sécurité No 68, rédig9e par P. Nitze. On ne s'étonnera donc pas que ce dernier fasse partie du CPD! Il fut alors clair que Washington ne pourrait se résoudre à la catharsis que tout déclin relatif admis impliquerait et que l'après Viêt-Nam aurait pu rendre possible. Au contraire, prenant prétexte des crises iranienne et afghane, les USA préférèrent maintenir leur grappin et s'accommoder, trop facilement avec Volcker/Reagan, de l'interventionnisme ainsi impliqué. On créait d'ailleurs ainsi un consensus national que les grandes banques commerciales allaient vite dominer et qui dura tout le premier terme présidentiel; il faudra attendre la fin février 85 avec sa nouvelle flambée spéculative pour voir les fractions bourgeoises d'envergures nationale et multinationale piaffer contre cette domination devenue trop exclusive à leur goût.

Cet interventionnisme prend, comme Janus, des faces multiples. Nous laisserons de côté ici Grenade et l'Amérique Centrale à propos desquelles la loi internationale continue d'être bafouée. Au plan interne, sous prétexte de déréglementation et de libre jeu du marché, il induit la récession; la vieille prescription keynésienne voulant que l'on ait recours à des déficits fiscaux pour combattre une récession s'en trouve abâtardie: désormais, les déficits fiscaux seront maintenus même en temps de "croissance dans la récession" mais cette fois on ne vise plus à soutenir la consommation sociale, qui est au contraire joyeusement sacrifiée comme cause d'inflation, mais bien à soutenir des investissements privés, fort hypothétiques, en abaissant les impôts de la fraction la plus riche de la population. Aussi, après la résurgence d'une pseudo-biologie inquiétante voici que fait surface, officiellement, une anthropométrie ... fiscale cette fois, mais toute aussi discriminatoire. Pour le reste, le déficit vise à stimuler un surplus de réarmement.

Au plan externe, en haussant les taux d'intérêt à New-York, il plonge dans la ruine les pays de la périphérie et réapprend à ceux qui se croyaient du centre, ou tout du moins de la semi-périphérie, ce que "leader" veut dire aujourd'hui. Le Maître a ses raisons qui ne sont pas toujours du cœur.

Un monétarisme ainsi conçu n'est en réalité qu'une bâtardisation du système de Bretton Woods. Faut-il rappeler qu'aux yeux de Keynes, le numéraire, loin d'être une fin en soi, pouvait devenir un moyen d'atteindre une société plus juste? Vision moralisante? Sans doute! mais elle était l'émanation d'un réformisme véritable, seul garant du maintien d'une hégémonie qui puisse se prétendre légitime.

Un critique plus radical objectera - avec ma sympathie - que le contrôle monétaire keynésien privilégie de manière indue le domaine de la circulation au dépens de ceux de la production et de la consommation sociale où les problèmes pourraient vraiment être résous, plutôt que simplement gérés. Cependant, les réformistes de bonne foi ont su naguère ajouter Beveridge et dans une moindre mesure Kalecki à Keynes; ils errent aujourd'hui tout ébaubis faute d'avoir, comme Joan Robinson, lu Marx et Sraffa, parmi d'autres, ou tout simplement faute de savoir de nouveau user de leur imagination. Qu'un vent froid, venu de Chicago, leur ait fait glisser le terrain sous les pieds, n'étonne guère; il reste que la situation actuelle fait appel à toutes les imaginations: nul n'est exonéré de penser la réalité avec sa propre tête.

REFERENCES GENERALES

Cheryl payer, The debt trap

F. L. Block, The origin of international economic disorders

M. Hudson,

R.O. Keohane & J.S. Nye, Power and interdependence

D.M. Blake & R.S. Walters, The politics of global economic relations

R. Gardner, Sterling-Dollar Diplomacy

S. Strange, Sterling and the British Policy

J. W. Sanders, Peddlers of crisis: the Committee on Present Danger

and The Politics of Containment, South End Press, 1983.

 

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LES CONSEQUENCES SOCIO-ECONOMIQUES DE MM. VOLCKER, REAGAN ET Cie. (III)

LE PLEIN DE SANS-EMPLOI

Nous avons précédemment montré les grandes lignes de la "stratégie" Volcker/Reagan et le contexte dans lequel elle naît. Nous avons aussi prétendu que ses buts ne seraient pas atteints: c'est ce qu'il nous faut montrer plus amplement. Le but principal est de freiner la tendance au déclin relatif des USA, en détournant à cette fin le système de Bretton Woods, ou plus exactement ce qu'il en reste. Pour cela, il faudrait restructurer l'économie et relancer la croissance; or cette croissance, militaro-industrielle et non sociale, se fait au détriment de la dette nationale qui continue sa spirale ascendante.

Nous serions alors face à un aveuglement, qui dans sa défense d'intérêts trop particuliers, s'accommode trop facilement d'une situation de pis-aller, quitte à recourir à la coercition "éducatrice" ou, au besoin, directe. En effet, le freinage du déclin industriel des USA - qui est d'ailleurs loin de toucher les secteurs de pointe - ne se décrète pas par des manipulations des taux d'intérêt; les savantes manipulations du risque et de l'irrationalité si chères à certaines théories de la dissuasion, d'ailleurs plus que douteuses, n'ont pas - pace Friedman - de place dans la théorie et la pratique économiques, quoiqu'en dise la "reaganomique".

Malgré sa vogue, le monétarisme n'explique rien et surtout pas les problèmes qu'il prétend résoudre; mais, comme toute idéologie, il tire sa force de persuasion de la simplicité, nous devrions dire plus justement la simplesse, de ses prescriptions politico- économiques: sans se soucier des contradictions logiques on désigne, d'un doigt fermement accusateur, la faute - l'inflation - et les fautifs - les syndicats et le déficit gouvernemental; tablant ainsi sur les propensions idéologiques ambiantes que l'on attise, on crie haro sur les baudets à qui mieux mieux ... et vive la liberté de marché, débarrassée de sa peste.

Evidemment, la chose devient vite suspecte lorsque c'est le gouvernement lui-même qui mène les troupes à la curée. Aussi, il est à parier que M.. Volcker, grand commis de l'Etat et des intérêts qu'il sert, ne se fasse pas trop d'illusion; mais il y gagne un large champ de manœuvre pour un interventionnisme d'Etat de type nouveau, quoique occulte; champ précieux lorsque l'on s'est fixé des buts précis à atteindre.

L'inflation, nous dit-on, vient de ce qu'il y a trop d'argent en circulation ... entre les mauvaises mains. Car pour les monétaristes, le problème n'est pas de savoir d'où vient cette différence entre masse monétaire nominale (argent) et masse monétaire réelle (valeur) en circulation; pour eux, le travail est un facteur de production comme les autres - capital, technologie - et comme les autres, il recevrait sa juste rémunération par le jeu du marché. Ce qui grippe sérieusement le mécanisme, ce serait la présence de rigidités dans les marchés du travail et du capital; les premières seraient dues aux syndicats qui, par des demandes salariales excessives, causent une montée inflationniste des prix; les secondes au gouvernement qui, pour faire face à des dépenses supérieures à ses revenus, augmente son déficit en effectuant de larges emprunts ( par le biais de la vente de Bonds du Trésor etc ... ) Ce faisant, on draine l'épargne nationale qui ne serait alors plus disponible pour les investissements privés; pire encore, clament les monétaristes, les secteurs gouvernementaux sont les plus improductifs qui soient: qu'on songe seulement à ces salariés du secteur public, qui non contents d'être payés à faire peu de chose, contribuent par l'effet d'entraînement de leurs conventions collectives, à contaminer le secteur privé! qu'on songe encore à toutes ces dépenses sociales démesurées: assurance et assistance sociales qui sont autant d'incitations à l'oisiveté; éducation, qui ne sert pas les besoins de l'industrie et développe un goût suspect pour la créativité et la critique sociale; assurance maladie abusée de manière si flagrante ... etc, etc ... Mort donc à l'inflation! celle-ci abattue, l'esprit d'entreprise renaîtra et nous conduira vers des cieux plus propices.

Les remèdes sont simples: puisque les contrôles des salaires n'y suffisent pas, le gouvernement devra amener les syndicats à la raison; si consultations et autres concertations n'ont pas l'effet de persuasion à l'amiable escompté, qu'à cela ne tienne, on aura recours à plus de fermeté, à commencer par les employés du secteur public; la spirale inflationniste sera ainsi sapée à la base et le déficit gouvernemental diminué d'autant. Ce dernier sera encore réduit en revoyant à la baisse les dépenses gouvernementales dans les secteurs sociaux.

Il est vrai que l'on pourrait pallier à l'écart entre revenus et dépenses gouvernementaux en augmentant les impôts ou plus simplement en les rendant un peu moins régressifs dans la réalité. Rien d'ailleurs, sur le plan logique, n'interdirait que cette augmentation allât de pair avec les autres coupures mentionnées ou s'appliquât seule. Mais cela n'est plus du goût des monétaristes, gens en général bien payés, n'en parlons donc plus pour l'instant. Gardons sous silence aussi pour un temps, le rapport entre les dépenses sociales et militaires. Or, pendant que le gouvernement fait gracieusement place au secteur privé, la Réserve Fédérale  circulation de la monnaie.

Dans un premier temps donc, la Réserve Fédérale réduira la masse monétaire disponible. Ceci, bien sûr, induira la récession puisque l'offre d'argent diminuant, les taux d'intérêt - indices du coût de l'argent - augmenteront ce qui poussera les entreprises à reconsidérer leurs plans d'investissement futurs et, dans l'immédiat, à couper leurs dépenses notamment par la mise à pieds de nombre de leurs travailleurs. On fait ainsi le plein de sans-emploi.

Manœuvre capitale, puisque cela fera sauter les rigidités du marché du travail que les attaques répétées sur les syndicats n'auraient pas atteint; l'entreprise privée disposant alors de l'épargne publique libérée par le gouvernement et d'une offre de travail ô combien élastique, pourra se lancer dans une restructuration, nécessaire et bénéfique, de l'économie. La Réserve Fédérale maintiendra sa vigilance, manipulant les taux d'intérêt avec un oeil attentif sur l'inflation qui risquerait, en renaissant de ses cendres, de jeter toutes ces belles perspectives au feu. Voila donc les profits assurés qui garantiront les investissements qui à leur tour créeront des emplois et ainsi de suite ad nauseum.

Vieille rengaine du pot au lait! Car si le rêve en technicolor des monétaristes se transforme vite en cauchemar pour les victimes, il reste qu'en regard de la "science économique" ce n'est qu'un rêve, ankylosé par surcroît dans toutes ses articulations tant logiques que psychiques.

D'abord, en se souciant peu de ce qui distingue valeur réelle et valeur nominale, le monétarisme traite l'inflation comme une cause plutôt qu'effet de causes qu'il s'agit de découvrir, et nous plonge dans un cercle vicieux puisque les diverses institutions financières, confrontées elles-aussi individuellement à une inflation créée ailleurs sont forcées d'accroître la masse monétaire en circulation, ne serait-ce qu'en augmentant sa vélocité. Car ce sont les institutions financières qui déterminent dans une large mesure la masse d'argent disponible et sa vitesse de circulation, la Réserve Fédérale n'ayant que des possibilités de contrôle fort restreintes, surtout dans une phase historique caractérisée par une structure du crédit financier vulnérable tant à l'intérieur qu'à l'extérieur.

Ce que la Réserve Fédérale s'attache surtout à contrôler, dans ces conditions, c'est la masse monétaire M1, comprenant la monnaie en circulation, les chèques et autres dépôts similaires tels les chèques de voyages etc ... On se souviendra que pour la semaine du 25 fév. 85, par exemple, cet indicateur s'établissait à $572.7 milliards soit une légère hausse de $3.6 milliards par rapport à la semaine précédente. (1) Mais si l'on observe sa tendance à plus long terme, on se rend compte que la croissance est faible: $414.1 milliards en 1980 contre $521.1 milliards en 1983.

Par contre, pour se faire une idée de la place des institutions financières et de la vélocité de la monnaie, il faut comparer M1 à M3 ( M3 étant M1 plus l'épargne, les dépôts auprès des institutions de dépôts et de placements, une partie des eurodollars détenus par des résidents américains etc ... ); on se rend alors compte que M3 croît beaucoup plus rapidement: en 1960 M1 comptait pour 45.1% de M3, en 1980 21.4% et en 1983 20%. (2)

On commence donc à voir que la Réserve Fédérale, loin de leur en imposer, ne fait en réalité que servir les intérêts des institutions financières. Vouloir contrôler M3 mettrait ces dernières en danger à l'heure où de grosses banques, telle la Continental Illinois, doivent être secourues par le gouvernement.

Par contre, en contrôlant M1 on vise deux buts: d'abord combattre l'inflation en réduisant la masse d'argent disponible dans les mains des particuliers; ensuite, manipuler les dépôts des petits épargnants. Or, si la première action atteint son but de manière discriminatoire - l'inflation "tirée par la demande" fait place à celle "poussée par les coûts", jugée plus raisonnable - la seconde n'est que peine perdue puisque ces petits épargnants peuvent difficilement se départir de leurs fonds alors qu'ils ont à craindre la perte de leur emploi à plus ou moins brève échéance.

Le monétarisme, en mettant l'accent sur l'esprit d'entreprise invoque un "paradis" perdu: celui des épiciers du coin et de ces braves entrepreneurs aux activités encore familiales, se concurrençant l'un l'autre avec acharnement. La concentration et centralisation du capital ne fait pas partie de l'analyse. Il est vrai qu'on nous parle beaucoup de PME ces temps-ci; mais l'on oublie de dire que la grande majorité des PME vivent de sous-traitance ( à titre d'exemple, plus de 40 000 PME sont impliquées d'une manière ou d'une autre dans la construction du F18 aux USA, Canada exclu); même les PME qui réussissent par leur créativité à s'agrandir doivent, de quelque manière, se subordonner aux géants de leur branche qui fixent les normes; sans compter qu'elles n'échappent pas à la tendance à la fusion des entreprises qui a repris de plus belle; récemment M. Baldrige, Secrétaire au Commerce n'exhortait-il pas à "l'abolition de la Section 7 de la loi Antitrust afin de permettre aux entreprises américaines de fusionner pour concurrencer plus efficacement les concurrents étrangers, mesure draconienne que le Congrès reçu froidement"? (3) Monétarisme, bien sûr, mais la pratique diverge de la théorie: on n'y verrait goutte, si l'on ne considérait l'hégémonie des institutions financières allant de pair avec l'euthanasie du pouvoir d'achat des consommateurs.

Considérons cela sous un autre aspect; la dette gouvernementale drainerait l'épargne au détriment du secteur privé. Cet argument est aisément réfuté en comparant la dette gouvernementale à celle des entreprises: celle-là passa de $543 milliards en 1974 à $1,573 milliards en 1984, alors que celle-ci passa, pour les mêmes années, de $900 milliards à $2,589 milliards! (4) Mais en toute bonne théorie, comment les monétaristes au pouvoir expliqueraient-ils que l'accroissement de la dette gouvernementale est presque entièrement due aux dépenses militaires? En effet, sous le premier terme présidentiel de Reagan ( 80-84 ) 5)

La raison véritable est à rechercher dans l'effort de restructuration visant à freiner le déclin des USA, restructuration que les monétaristes comptent atteindre, comme on l'a vu, en supprimant les rigidités des marchés du travail et du capital. Or, la théorie monétariste oublie:

(a) que les USA sont l'économie ouverte dominante dans une économie mondiale ouverte; ainsi l'on ne saurait comprendre les actions de la Réserve Fédérale sans tenir compte des directives qu'elle impose au FMI et au Groupe de la Banque Mondiale;

(b) que les entreprises (firmes et institutions financières) sont loin de correspondre à la légende du petit entrepreneur aussi créatif que débrouillard, étant multinationalisées et disposant d'énormes liquidités qu'elles font circuler à leur guise;

(c) que la hausse des taux d'intérêt à New-York attire bien ces capitaux errants qui ne s'investissent pas pour autant productivement;

(d) que les développements technologiques - monnaie informatisée, entre autre - accroissent encore les phénomènes causés par ces déplacements incontrôlés de capitaux.

Mais l'avant-gardisme praticien d'un Volcker ne saurait se permettre d'ignorer ce que la théorie passe sous silence ou occulte, quoiqu'il n'en continue pas néanmoins à nous en faire, idéologiquement, tout un plat.

Voyons donc les recettes du praticien et de son compère Reagan.

Pour commencer on élimine effectivement les rigidités du marché du travail: les salaires réels baissent partout et sont entérinés dans les nouvelles conventions collectives où la tendance est moins à la négociation qu'à l'arbitrage obligatoire et liant; les syndicalistes récalcitrants, tels les contrôleurs aériens, sont remerciés en bloc. La dette des familles passe ainsi de $671 milliards en 1974 à $1,832 milliards en 1984; phénomène qu'on vérifie en constatant que les revenus du vingtième plus démuni de la population américaine baissent de 8% (de $6913 à $6,391 en moyenne par tête).(6) Ajoutons à cela un taux de chômage d'un peu plus de 7% - avec une série de rapports, dont ceux de l'OCDE, visant, expertise autorisée à l'appui, à nous habituer à la notion que le plein-emploi signifie vraiment des taux de chômage de 7 à 9% au mieux, montrant bien par-là que la science économique dominante a développé une propension marginale aux euphémismes; ajoutons encore qu'outre le travail au noir difficile à comptabiliser, le nombre de robots remplaçant la main-d'œuvre dans l'industrie américaine est passé de 6 000 en 1982 à quelques 13 000 en 1984, tendance destinée à progresser; ajoutons enfin des dépenses sociales à la baisse visant à rompre "l'immoralisme de l'oisiveté institutionnalisée" (7) et voila le premier fondement de la restructuration bien posé!

Autre fondement: lancer la croissance industrielle par le biais des investissements privés qui freinera le déclin de la nation grâce à une restructuration interne et externe. Tâche plus délicate. Considérons d'abord la restructuration interne. (8)

En haussant les taux d'intérêt à New-York on espère que les capitaux ainsi alléchés contribueront à la restructuration sauvage du pays.

L'influx est énorme: pour la seule année 1984, Leonard Silk du New-York Times donne des chiffres dont le total est de $66.8 milliards (v. aussi Le Monde Diplomatique, fév. 85); la même année les banques auraient réussi à rapatrier quelques $33.8 Milliards.(9)

Si cela permet aux banques trop engagées à l'extérieur de souffler un peu, cet influx de capital ne s'investit pourtant pas dans la production de manière créative, ni même en priorité. En fait on vise seulement à renverser la tendance à la désindustrialisation dans certains secteurs clés qui restent profitables, telle l'automobile, et à financer des fusions d'entreprises visant à les rendre encore plus compétitives sur le marché mondial, mais permettant aussi à ce surplus de capital de s'investir à profit sans avoir à affronter les risques du lancement de nouvelles entreprises.

Par contre, nombre d'autres industries - le textile, l'acier, la chaussure etc ... - qui devraient se moderniser et qui ne sont pas capables d'en assurer les coûts elles-mêmes, leurs marges de profit étant trop basses, sont malheureusement considérées comme des prétendants pauvres et dédaignés; par ailleurs, les grandes entreprises de pointe, telle IBM, sont plus à même de profiter du phénomène mais elles sont en général capables de suffire largement à leurs propres besoins, par financement interne.

L'Administration reaganienne eut beau innover en matière d'anthropométrie fiscale, en réduisant les impôts sur les entreprises et ceux des particuliers les plus aisés, l'investissement privé n'est pas ce qu'il devrait être; il semblerait bien que le vingtième mieux nanti de la population américaine qui vit ses revenus augmenter de 9% soit de $37 618 à $40 688 de 82 à 84 (10) - alors que ceux du vingtième plus démuni baissa de 8%! - eut tôt fait de trouver la voie de la spéculation.

Le tout contribue donc plus à une augmentation de la dette interne qu'à une restructuration bien menée: aussi, le régime Reagan qui put, en 1984, année électorale, se glorifier d'un taux de croissance industrielle de 7%, s'accommode de sa retombée à 4% en 1985; tout comme il s'accommode du fait que l'emploi dans le secteur manufacturier baissa de 6% depuis 1979 et que les emplois nouvellement créés, au demeurant peu payés et souvent précaires, le sont dans le secteur des services, telle la restauration.(11)

Où vont donc les capitaux errants? Une partie infime, mais combien chevaleresque et intéressée, va courtiser ces petites entreprises de la Silicon Valley en Californie, qui sont si fébriles et porteuses de tant de brevets potentiels; la démarche évidemment a ses joies et ses peines. Le gros de la troupe cependant, plus prosaïque, n'est attiré que par les taux gonflés des Bons du Trésor (dont l'achat en 84 a connu une augmentation nette de $12.3 milliards)(12) et d'autres obligations sûres, surtout des différents paliers gouvernementaux. Voici donc l'enfant terrible, l'Etat néo-libéral, transmuté en sein nourricier pour capitaux privés vagabonds. Le lait maternel a ses vertus et le couple Volcker/Reagan sait reconnaître les siens. Le tableau est d'abord touchant.

Mais l'allaitement n'est pas une tâche de tout repos; elle peut aussi être ingrate: la dette nationale, déjà sept fois supérieure à celle des pays du Tiers-Monde (13), malgré la surveillance de M. de Larosière, continue d'augmenter et les investissements productifs ne se font pas vraiment. De qu'elle autre avenue dispose alors l'Etat, lui qui s'est interdit idéologiquement d'être une main visible, préférant un interventionnisme plus prestidigitateur qui n'ose pas dire son vrai nom? Il accroît de manière éhontée les dépenses militaires pour lesquelles il n'existe pas l'ombre d'une raison stratégique.

On compte ainsi faire d'une pierre deux coups: premièrement, entraînant l'URSS dans une course effrénée aux armements, on déroute une planification déjà passablement enrayée et l'on freine la croissance soviétique; l'URSS est ainsi conviée à participer égalitairement à la crise de l'économie occidentale! Deuxièmement, les dépenses militaires permettent grâce à la justification d'une nouvelle guerre froide savamment entretenue, de transférer les fonds de l'Etat "non-interventionniste" aux entreprises qui forment ce que le Président Eisenhower appela à juste titre le complexe militaire-industriel et dont certaines ne vivent pratiquement que de cela.

Les autres bénéficiaires, bien sûr, sont les entreprises de pointe qui se voient ainsi assurer, outre de larges profits, l'argent et le soutien nécessaires pour continuer leurs recherches pures et appliquées et dont on compte que les activités stimuleront celles de toutes les autres entreprises, y compris les sous-traitantes, engagées dans la tâche sublime d'assurer la livraison du matériel dernier "cri", nécessaire à la protection du Monde Libre- qui peut-être ainsi, c'est le plus sûr moyen, sera un jour définitivement libéré de ses angoisses existentielles: un accident peut si vite arriver! En quelques 6 à 8 minutes désormais et l'on nous promet mieux encore, soit un système entièrement automatisé d'où tout contrôle humain serait exclu.

Economiquement parlant, l'essentiel à retenir de ceci c'est le détournement complet et définitif du modèle de croissance, non plus basé sur des secteurs intermédiaires produisant pour la consommation sociale et entraînant toute l'économie, mais basé sur un système en vase clos, restreint au militaro-industriel, et qui se perpétue en détournant l'épargne interne et de plus en plus maintenant les "surplus" externes.

Monétarisme! La logique est aussi simple que la pratique est infernale, digne d'un Alighieri devenu dément. Gonflement continuel de la dette publique, élimination de certaines branches ou du moins concentration/centralisation c'est-à-dire survie des plus "forts", restructuration/destruction d'emplois, course aux armements, récession entretenue, coupures dans les dépenses sociales etc, etc ... mais surtout un plein de sans emploi ... jusqu'à ce que le jour de l'échéance arrive.

REFERENCES

1) K. Gilpin, N.Y.T., March 8, 85

2) v. "the editors", Monthly Review, Dec. 84, p.10

3) K.T. Kilborn, N.Y.T., March 3, 85

4) Le Monde Diplomatique, fév. 85

5) idem

6) idem

7) qu'aucun de ces épigones n'échangeraient la leur contre celle-ci est du domaine des certitudes apodictiques!

8) Le dollar étant la monnaie de réserve, il est presque illusoire de distinguer ainsi. Cependant, nous montrerons plus tard comment et avec quels effets la restructuration externe proprement dite fut imposée aux autres pays, principalement ceux du Tiers-Monde.

9) Leonard Silk, N.Y.T., March 1, 85

10) v. note No 7

11) P.T. Kilborn, op. cit9

12) Leonard Silk, op. cit9

13) Le Monde Diplomatique, fév.85

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